mercredi 21 mai 2008

Dieu merci !

Parlons sérieusement une minute.

On va arrêter les plaisanteries, les gimmicks branchés plus ou moins réussis, les couillonnades pour enturbanés du Net, les pseudo-délires à quatre bits et demi, les bricolages sympas, les friandises pour adolescents décérébrés. Voici un texte, un texte du grand Philippe Muray, un texte comme on en lit un tous les quinze ans, un texte qui devrait normalement (je veux dire si nous n'habitions pas désormais un monde de dingues qui n'ont plus de vivants que quelques molécules charcutées et dév(it)alisées), qui devrait, dis-je, court-circuiter le réseau, l'emballer jusqu'à l'agonie, cautériser la grande plaie béante qui nous sert de pseudo-monde, un texte qui devrait pulvériser tout ce qui fait semblant de se dire, ici ou là, jusqu'à ce qu'on commence à entendre le grand silence de mort qui nous traverse de toute part. Je me tais. Voici.

***

Dieu merci (extraits)

Les dernières nouvelles de Dieu ne sont pas bonnes. J'entends le vrai Dieu, je veux dire le mien, non l'un ou l'autre des bouffons démiurgiques plus ou moins excités qui prétendent s'égaler à Lui, et même le surpasser, et convertir tout le monde à coups d'explosions islamiques ou d'amargeddonisme pour obèses américains et véliplanchistes nés deux fois.

J'entends le Dieu du catéchisme de mon enfance, le Dieu de mon père qui se disait agnostique et renanien, le Dieu de ma mère qui laissait dire qu'elle avait la foi du charbonnier. Le Dieu des chrétiens ou des judéos-chrétiens, aujourd'hui surnommés (et plutôt deux fois qu'une puisque c'est par l'ennemi) judéos-croisés. Et, plus exactement encore, le Dieu des catholiques. Le Dieu chrétien-catholique. Catholique dans le sens où cet adjectif est employé pour la première fois par Ignace d'Antioche (mort vers 110) comme synonyme de général ou d'universel, avec une acception à la fois géographique (l'Église partout) et théologique (la vraie Église de Jésus-Christ).

Le Dieu d'une époque où Dieu était déjà mort depuis si longtemps qu'on ne se souvenait même plus de cette mort.

Ce n'est pas, d'ailleurs, que ses nouvelles ne soient pas bonnes ; elles sont exécrables. Jusqu'à présent, on se contentait d'insulter ma religion, de haïr le pape, d'exiger tous les jours de nouvelles repentances pour les méfaits de l'Inquisition et de pousser des cris de corbeaux sur le passage de bonnes sœurs qui n'existent plus. C'était la routine. C'était le bon temps. Mais voilà que Jésus revient, et dans quel état. Saignant, épluché, accusateur, vindicatif, antisémite peut-être (sur ce point les avis sont encore partagés), victime de chez victime en tout cas, sacrifié de chez sacrifié, claquemuré dans la Passion comme dans une prison tautologique sous les fouets à crocs de Mel Gibson, lequel n'est qu'un pauvre en esprit dont tout le monde débat comme s'il s'agissait d'un Père de l'Église, alors qu'il vide carrément le sacrifice de Jésus de sa dimension de mystère fondamental en faisant du Sacrifié une sorte d'envoyé occasionnel et malheureux du Seigneur, non son Verbe ou son principe agissant dans l'histoire humaine. La souffrance du Fils, amputée de la relation de celui-ci au Père comme de sa résurrection corporelle en tant que manifestation concrète de sa volonté salvifique, n'est plus qu'une exhibition et un chantage : c'est le poids de la croix et le choc des marteaux, contre le poids des mots du texte évangélique et le choc du tombeau.

Du tombeau vide.

La religion chrétienne, qui n'a jamais vécu que de l'irreprésentabilité de ce vide, s'en est d'autant plus fortifiée qu'elle a encouragé la prolifération, autour de ce vide, d'images inspirées des épisodes évangéliques, d'autant plus denses, d'autant plus admirables et multiples qu'elles ne tirent leur légitimité que de ce vide irreprésentable et central, de ce gouffre hors-jeu, inintégrable, irréductible à la raison, et qui est aussi un trou dans l'Histoire. Le tombeau vide, parce qu’il interdit les rites funéraires et le culte des morts, ouvre l’histoire des arts, qui est l’histoire des vivants dans leur réalité concréte et leur volonté de jouir de cette réalité. Sans ce trou, sans ce puits à images où résident toutes les promesses de la vie éternelle, la progression du réalisme à travers l'art n'aurait jamais eu lieu, puisque c'est l'irreprésentable de la résurrection qui aura toujours été le garant, la garantie, la caution des avancées successives du représenté et du représentable.

Telles sont les prospérités du vide.

La résurrection, qui est le deuil éclatant de la réalité, se porte caution pour le réalisme de tout le reste. D'où le contresens absolu du film de Mel Gibson, saturé d'un réalisme tellement exagéré qu'il en devient inexistant puisqu'il se dérobe à l'épreuve de vérité de l'irréalisme résurrectionnel.

Contresens également, cela va de soi, mais en sens contraire, le prétendu travail de Mordillat et Prieur, sur Arte, à propos des " origines du christianisme ", qui se donne les apparences de l'expertise la plus sévère quand il ne fait qu'appliquer les vieilles méthodes charlatanesques de la démythologisation éculées depuis Loisy et Gaignebert, ainsi que les pires médecines parallèles de l'ère du soupçon ; et conclut, du haut de sa niaiserie moderne, que le christianisme, en tant qu'aberration historique, n'aurait jamais dû exister. C'est l'arrogance du déconstructionnisme pour débats de Cafés Théo (il y a bien des Cafés Philo). Péguy écrivait que la lutte (" et une lutte mortelle ", précisait-il) n'est pas entre le monde chrétien et le monde antique, mais entre le monde moderne d'une part et, d'autre part, tous les autres mondes, les antiques et le chrétien ensemble, car c'est toujours " la spiritualité qui est poursuivie dans les uns et dans l'autre ", mais jamais dans le monde moderne.

Le moderne ne poursuit jamais que le moderne, autrement dit la mort qui vit une vie humaine, et ne flatte que les intérêts du moderne ; et c'est la raison pour laquelle, une fois encore, je dis que les dernières nouvelles de mon Dieu, qui n'a rien de moderne, ne sont pas bonnes. Il n'y a pas que les gaffes cinématographiques de Mel Gibson et les goujateries télévisées de Mordillat et Prieur. On trouve encore bien d'autres brebis gaffeuses dans le chaos moderne, et bien d'autres goujats dans la maison de mon Père. Il y a ces chrétiens, par exemple, qui croient pouvoir sauver l'héritage spirituel de l'Europe en introduisant le nom de Dieu dans sa frigide Constitution, comme si l'introduction de l'un n'était pas destinée à faire éclater l'autre sur-le-champ. Il y a ces catholiques qui espèrent que les catholiques, stimulés par l'ardeur et par la piété des musulmans, vont enfin se réveiller et remplir les églises comme ceux-ci remplissent leurs mosquées.

Il y a cet Italien dont je préfère avoir oublié le nom qui, dans un livre intitulé Après la chrétienté, concède qu'" à l'heure de la faillite des idéologies et des grands systèmes de pensée " (sous la lune ?), le christianisme " a un véritable rôle à jouer " pour ce qu'il propose " un modèle d'universalité et de laïcité sur lesquelles les sociétés occidentales se sont construites " ; ce qui revient à suggérer au christianisme de faire double emploi avec ce qu'il y a de plus soumis, de plus humanitaire, de plus entartuffé dans le monde d'aujourd'hui, et l'encourager à se confondre avec le protestantisme, cet intégrisme hygiéniste qui imprègne désormais chaque instant de la vie quotidienne européenne et mène campagne pour imposer au reste du monde son despotisme démocratique et anti-discriminatoire au nom de la défense des féministes à roulettes et des minorités sexuelles majoritaires et persécutrices. Le protestantisme qui a déjà si totalement gagné que nul ne se dit plus protestant parce que tout le monde l'est.

Et ce n'est pas fini. Il y a également cette catégorie spéciale d'imbéciles virulents qui, pour en terminer une bonne fois avec Dieu, parlent aujourd'hui de " guerre des dieux ", et mélangent ainsi mon Dieu avec celui de l'ennemi : ils racontent alors que l'écroulement des tours, le 11 septembre, a réveillé les " dieux monothéistes ", lesquels à présent s'entretuent à travers la planète, accumulant les tas de morts et appelant chaque jour les hommes à plus de férocité sacrificielle au nom de la bonté divine.

Ces imbéciles voudraient, du haut de leur foi moderne immodérée dans la science, dans la médecine, dans le principe de précaution, dans les trente-cinq heures, dans le combat contre le harcèlement sexuel, dans la lutte pour le droit de se marier avec une renoncule ou d'adopter un millle-pattes, que l'on bannisse les croyances religieuses.

Et ceux-là, qui ont tout cru, s'indignent des intolérances du passé et dénoncent les crimes jadis commis au nom de la foi, mais se pourlèchent que l'on prépare des lois inquisitoriales destinées à pénaliser les " propos homophobes et transphobes ". Ces imbéciles disent aussi que, pour en finir avec le cannibalisme rivalitaire des " dieux ", il est urgent de remplacer l'imposture de toutes les croyances par le " jaillissement de la vie ", ou encore par un " athéisme résolu et gai ". Mais qui, sinon eux-mêmes, les empêche d'être résolus, jaillissants et gais, ou encore " incroyants enthousiastes " et " partisans d'une éthique joyeusement païenne " comme écrit l'un d'entre eux, je ne sais plus si c'est Onfray, Sallenave, Accursi ou un autre sbire car je les confonds tous ?

La première chose remarquable, chez l'athée résolu, c'est qu'il éprouve tout de suite le besoin maladif d'ajouter qu'il est joyeusement gai, radieusement réjoui, rempli d'enthousiasme allègre et de jubilation rayonnante, comme si on pouvait en douter. La seconde chose remarquable, chez l'athée gaiement résolu, c'est la gueule triste de sa prose bâclée, de ses phrases démoralisées, de sa langue grise et dépressive. L'athée joyeusement gai voudrait bien imposer à tous sa gaieté joyeuse, mais il est déjà incapable de la communiquer à son propre style. Il devrait commencer par euphoriser devant sa porte, mais il n'y pense même pas. Il ne voit pas que le plat sanglot de son style ne trahit que le ressentiment et l'esprit de vengeance qui sont à l'œuvre derrière son enthousiasme athée joyeusement païen et laborieusement incroyant.

Cet esprit de vengeance et ce ressentiment sont apparus dans leur plénitude à la faveur de l'affaire dite du voile islamique lorsque, sur fond d'hyperterrorisme et de chaos irakien, le joyeux athée plein de gaieté, faisant semblant de vomir avec une scrupuleuse (mais joyeuse) équité les trois " religions du Livre " comme il dit, mais n'en ayant en fait que contre la catholique, s'est mis à brailler à leur éradication en appelant celle-ci hypocritement (mais gaiement) privatisation. On n'a plus compté, dès lors, les articles réclamant dans une surenchère farcesque et concurrentielle (mais toujours joyeuse, enthousiaste, résolue, gaie), au nom des " valeurs émancipatrices de la République ", la suppression des jours fériés basés sur des fêtes catholiques, la suppression du concordat en Alsace et Moselle, la suppression des aumôneries dans les collèges et lycées d'externat, la suppression des subventions publiques aux écoles privées. Il arrive même que l'on voie l'athée joyeux exiger avec gaieté que se taisent enfin les cloches des églises. Ce qui est arrivé concrètement en janvier dernier dans une petite commune proche de Douai où une famille, grâce à un recours devant le tribunal administratif, est parvenue à faire taire le carillon de l'église décrété " nuisance sonore ". Et ainsi cette famille moderne, incapable même de se rendre compte que sa cité-dortoir était déjà depuis longtemps une paroisse morte, a-t-elle réussi à la transformer en cité-mouroir. À son image et ressemblance.

Que de suppressions. Que de passion de la suppression. Que d'illusions. Que de croyances naïves en la possibilité d'un monde enfin heureux et libéré parce qu'il serait zéro catholique. Que de pauvre haine se montrant sans le vouloir comme on montre son cul par inadvertance. À cette même occasion de l'affaire du voile (et je me demande toujours pourquoi on ne parle jamais de la vapeur), les militantes d'un certain Collectif national pour les droits des femmes crurent bon de pondre dans Libération leur œuf : " Aujourd'hui, écrivirent-elles, il ne faut pas moins mais plus de laïcité. " Et elles ajoutaient : " Proposer cela, ce n'est pas remettre en cause le droit d'exercer son culte. C'est considérer que l'engagement religieux est une affaire privée. "

La soudaine passion pour le privé du joyeux ou de la joyeuse athée, plein ou pleine de gaieté, est un phénomène neuf en Europe, où ce joyeux et cette joyeuse athées nous imposent plutôt d'ordinaire l'étalage de leur amour dément pour le public tous azimuts et l'exhibition obligatoire. Mais c'est qu'ils réservent le placard du privé aux religions, tout spécialement à la catholique, et réclament la plus grande lumière pour le reste. Et quand ils et elles répètent à tout bout de champ que la religion est une " affaire privée " qui doit se garder de revêtir un caractère " ostentatoire " ou " ostensible ", il faut se souvenir que, dans leur esprit, si tant est qu'ils en aient un, est seul vivant, donc moderne, ce qui est ostensible ou ostentatoire, c'est-à-dire ce qui accède de gré ou de force aux éclairages de la sphère publique, que ce soit sous les kalachnikov de la " transparence " ou par des coming out spontanés. Le reste n'existe tout simplement pas.

C'est ainsi que, dans le temps où rien ne serait plus attentatoire aux nouvelles bonnes mœurs que des homosexuels, par exemple, qui n'afficheraient pas leur " orientation sexuelle " en public, rien non plus ne serait davantage attentatoire aux dites nouvelles bonnes mœurs que des croyants qui s'avoueraient publiquement croyants au lieu de le faire en silence, à l'abri des regards, derrière des portes bien fermées, si possible dans une caverne obscure. Que triomphe publiquement le vacarme des raves, et que se taise le carillon du clocher : tel est le nouvel évangile pervers (la perversion, à l'opposé de la névrose, est une usine à externaliser) de tous ceux et celles qui exaltent leur propre indiscrétion et prêchent leur exhibitionnisme comme un nouvel évangile. Tels sont les diktats de la vraie religion exhibitionniste universelle et révélée qui a l'obscénité de la confidence forcée comme morale, la pornographie publicitaire comme exercice spirituel, le déshabillage marchand comme économie et comme transcendance.

Telles sont aussi, en résumé, les dernières nouvelles de Dieu. Le vrai, une fois encore. Le Dieu de la théologie et de ma première communion, puis de mes premières lectures de Bernanos, Bloy, Mauriac ou Julien Green. Et de quelques autres qui ne me paraissent pas moins catholiques, Balzac, Molière, Flaubert, Corneille. Surtout Molière, à cause de Don Juan, damné non pour donjuanisme mais parce qu'au tournant de son cinquième acte il se transforme en dévot, c'est-à-dire en homme de Bien, c'est-à-dire en Tartuffe, c'est-à-dire en malfaisant moderne, en escroc humanitaire, en manipulateur de gauche, ce qui lui vaut d'être précipité dans le feu de l'enfer. Le Dieu des processions et des reposoirs. Le Dieu des Fêtes-Dieu qui traversaient tout le village dans des pluies de pétales de roses sans que les athées y trouvent encore judiciairement à redire. Le Dieu de la liturgie et de l'Histoire. Le Dieu historique de l'incarnation. Le Dieu qui s'historicise par son passage sur terre, en un point déterminé du temps et de l'espace, nouant le spirituel et le charnel, la chute et la rédemption, la raison et la foi, le premier et le deuxième Testament, la première et la deuxième Loi, la première et la deuxième Alliance. Le Dieu du Vendredi saint, de l'annonce du Royaume, du sacrement du baptême, des cheminements de la grâce, de l'institution de l'Eucharistie, de la mort vaincue. De la résurrection, comme une aube immense et définitive.

Le Dieu de la littérature, car longtemps je n'ai guère séparé la littérature, surtout la romanesque, du catholicisme, et sans doute ai-je du mal, encore aujourd'hui, à les séparer (je ne vois d'ailleurs pas pourquoi j'essaierais). Le Dieu de la littérature, c'est-à-dire de cet art où la tragédie (Dieu sans l'homme) et la comédie (l'homme sans Dieu) s'entrecroisent dans une dialectique qui n'aurait jamais été mise en mouvement sans le Dieu qui se fait homme. J'ai aimé la façon qu'avaient Mauriac ou Green de mettre la grâce dans des situations impossibles, de lui faire courir mille aventures périlleuses par les chemins tordus des " royaumes de ce monde ", entre la " puissance et la gloire " que le diable avait offertes au Christ parce qu'elles lui avaient été abandonnées, et que le Christ a refusées.

Mais les écrivains n'ont pas les moyens de refuser les royaumes de ce monde, c'est-à-dire la société, c'est-à-dire les propriétés du Prince de ce monde. Ils ne peuvent que les arpenter et les décrire, ces propriétés, de la cave au grenier, avec leurs habitants et leurs mystères, leurs portes qui débouchent sur on ne sait quoi, cet escalier qui s'enfonce dans une obscurité sans fin, ces gestes incompréhensibles, ces bonnes intentions qui produisent des désastres et ces mauvaises intentions qui déclenchent des horreurs, ces surfaces glissantes, ces choses qu'on devine là-bas en train de se mouvoir avec des projets indéchiffrables, nœud de vipères de la possession satanique ou rachat mutuel des fautes dans la communion des saints (ou les deux ?). Ils sont condamnés à l'expérience sensible, au réel comme néant, au néant comme réel. Tout au plus peuvent-ils, de temps en temps, s'approcher des rideaux et se demander si c'est un serpent ou un ange qui se cache là derrière ; puis ouvrir la fenêtre, un instant, et laisser entrer le ciel.

S'il n'y avait pas de péché originel, il n'y aurait pas non plus de vie quotidienne et tout serait confondu. Il n'y aurait jamais eu de division des sexes. Il n'y aurait pas eu de sexes du tout. Le temps et le manque n'existeraient pas. Dieu ne se distinguerait de rien, pas même de Mammon, qui n'aurait jamais eu lieu d'être. L'inscrutable Divinité remplirait, à la Parménide, une totalité elle-même insondable. Dieu ne se distinguerait même pas de Dieu. Il y aurait de l'Être, mais pas quelque chose parce qu'il n'y aurait que de l'Être ; et il n'y aurait personne pour se demander pourquoi il n'y a que de l'Être plutôt que quelque chose. Si le dogme de la Trinité, c'est-à-dire l'égalité consubstantielle du Père et du Fils, desquels procède le Saint-Esprit comme d'un unique principe et d'une unique spiration, n'avait pas imposé l'étrange folie de son dialogue perpétuel, personne ne se parlerait et les romans n'existeraient pas. S'il n'y avait pas eu la confusion babélienne des langues, nous ne saurions rien de la durée, de la contradiction, du conflit et des subtilités de la dialectique. Le bon grain et l'ivraie n'auraient pas cru ensemble, ni les civilisations et la barbarie, ni la grâce et la passion, ni la vertu et les vices, ni le péché et le repentir. S'il n'y avait pas eu le Purgatoire, substantivé et spatialisé au XIIe siècle, après n'avoir été longtemps qu'un adjectif (les " peines purgatoires "), puis devenu vérité de foi à partir du XIIIe et dogme au XVe, la mort serait moins incertaine et les choix plus binaires. Entre Enfer et Paradis, il n'y aurait pas de troisième chance. Il n'y aurait, pour cette raison aussi, jamais eu de romans puisqu'il n'y aurait pas de société dans la mesure où il n'y aurait pas de place, à côté du péché mortel, pour le péché véniel, c'est-à-dire pour les neuf-dixièmes de ce que sont et de ce que font les individus. S'il n'y avait pas l'Église visible, écho de Dieu fait homme dans son Fils, pour répandre en tous temps et tous lieux l'œuvre divine du salut par les sacrements et la vérité divine par son enseignement doctrinal, il n'y aurait tout simplement pas d'intérieur et d'extérieur, de sujet et d'objet, d'individuel et de collectif, de passé et de présent, d'intime et de public, d'homme et de femme, d'autre et de même. Il n'y aurait que l'indifférenciation, en faveur de laquelle les sociétés modernes conspirent de mille manières parce qu'elles veulent, contre Dieu, la mort qui vit une vie humaine.

Sans Dieu, ce monde serait moins drôle puisque je ne pourrais pas m'appuyer sur Lui pour entreprendre de le ridiculiser et de le détruire.


Philippe Muray - Moderne contre Moderne 
Exorcismes spirituels IV

Merci Roland !

Dans connecté, …


[...]


Nous pouvons différencier, alors, trois types libidinaux principaux, selon la place qu'occupe la libido dans les provinces de l'appareil psychique. Il n'est pas aisé de leur donner un nom ; conformément à notre théorie des profondeurs, je pourrais les caractériser comme type érotique, type narcissique et type obsessionnel.

Le type érotique se caractérise facilement. Les érotiques sont des personnes dont l'intérêt essentiel - la part relativement la plus grande de leur libido - est tourné vers la vie amoureuse. Aimer, mais spécialement être aimé, est pour eux le plus important. Ils sont dominés par l'angoisse de perdre l'amour et sont ainsi particulièrement dépendants des autres qui peuvent les frustrer de cet amour.

Ce type se rencontre très fréquemment même dans sa forme pure. Il en existe des variations selon le mélange avec un autre type et la proportion simultanée d'agression. Du point de vue social comme du point de vue culturel, ce type représente les revendications pulsionnelles élémentaires du ça auquel se sont pliées les autres instances psychiques.

Le second type, auquel j'ai donné le nom, étrange au premier abord, de type obsessionnel se distingue par la prépondérance du surmoi qui se sépare du moi dans les cas de tension élevée. Il est dominé par l'angoisse morale au lieu de l'être par celle de la perte d'amour ; il fait preuve d'une dépendance pour ainsi dire interne et non plus externe, manifeste une dose élevée de confiance en soi et devient, socialement, le support véritable et surtout conservateur de la culture.

Le troisième type, appelé narcissique à juste titre, se caractérise essentiellement par des facteurs négatifs. On n'y trouve pas de tension entre moi et surmoi - sur la base d'un tel type on serait à peine parvenu à ériger un surmoi - on n'y trouve pas non plus de prédominance des besoins érotiques, l'intérêt principal est orienté vers la conservation de soi-même, il est autonome et peu intimidable.

Le moi dispose d'une grande quantité d'agression qui se manifeste aussi dans le fait d'être prêt pour l'action ; dans la vie amoureuse, aimer est préféré à être aimé. Ceux qui appartiennent à ce type s'imposent aux autres comme des personnalités; ils sont particulièrement qualifiés pour servir de soutien aux autres, assumer le rôle de leaders, donner au développement culturel de nouvelles impulsions ou porter atteinte à ce qui est établi. 

[...]


(Sigmund Freud)

Pourquoi pas ?


S'il fallait, d'une formule, résumer ce que sont les blogs, je crois que je retiendrai celle, tout à fait saisissante et éclairante, de Rouge Nana la bien nommée : 

"Ma fille, tu as un blog, profites-en. Parle de ce qui t'intéresse, qui te concerne, parle de ta vie. Même si elle n'intéresse personne, et c'est normal finalement, parles-en quand même."

"Quand-même" et "pourquoi pas" sont les mamamelles de la blogosphère, les deux sésames du numérimmonde. 


Mais qui donc est Busty Red ?

Déchirement




Le soir : un apaisement doré, comme un oiseau se pose. Comme un geste de la main, une tiédeur sur le front ; ou comme quand la musique ralentit avant de se taire, selon une mesure telle qu'il ne peut y avoir aucun déchirement.

Phlippe Jaccottet. Carnets - La Semaison, III


mardi 20 mai 2008

Je ne peux plus dormir avec elle !


Musical breasts ?

In podcasting news, wire service Ananova reports that breast-implanted MP3 players may soon be on the horizon ! BT futurology analyst Ian Pearson has just predicted that such devices would sit conveniently within one’s boobs, using Bluetooth-based controls located on a convenient wrist panel. The player could also be configured to reveal such valuable biometric diagnostics as blood pressure and heart murmurs, and serve as an early detection device for diabetes and breast cancer. Isn’t science wonderful ? But don’t take my word for it, click here to read the original article.

Citation cherche contexte


La gauche était une vocation : c'est devenu un métier.
(Régis Debray)

Si quelqu'un peut me dire de quel livre (ou revue, ou article, ou entretien) cette phrase est tirée, je lui offre un tour gratuit sur mon vélo à roues carrées. (NR, je compte un peu sur vous…)

Un blog exemplaire


Ça commence comme ça :

J'ai un peu peur de faire chier tout le monde.

N'est-ce pas que c'est une merveille ?

Ça continue comme ça :


Les blogueurs, eux, ils ont une parole libre et ils ne sont pas à la botte du pouvoir, et encore moins des publicitaires qui dictnt leurs lois parce qu'ils ont l'argent qui fait vivre les journaux. Et si on veut espérer connaître la vérité sur les agissements de Sarko et de sa bande de valets, c'est sur les blogs qu'il faut la chercher et sûrement pas dans la presse qui est à ses ordres !

Oui, je sais. Mais tout de même, ce début, quelle classe ! J'ai un peu peur de faire chier tout le monde


Et, un peu plus loin, le bouquet final :
c'est pas la peine d'essayer de me faire passer pour idiote non plus.

Le Baiser



- BARACLUDE (entécavir)
Hépatogastroentérologie - Infectiologie - Médecine générale

- METOJECT (méthotrexate)
Dermatologie - Médecine générale - Pédiatrie - Rhumatologie

- CELLTOP 25 mg et 50 mg capsule (étoposide)
Hématologie - Cancérologie

- SPORANOX gélule et solution buvable (itraconazole)
Dermatovénérologie - Infectiologie - Médecine générale

- PREZISTA (darunavir)
Infectiologie/Virologie - Médecine générale - Sidologie

- GUTRON 2,5 mg comprimé (midodrine)
Cardiologie - Gérontologie - Médecine générale - Neurologie

- TIBÉRAL 500 mg comprimé, en boîte de 10 (ornidazole)
Infectiologie - Médecine générale

- GADOVIST (gadobutrol)
Imagerie médicale - Médecine générale

- ULTRAVIST 300 et 370 (iopromide)
Imagerie médicale - Médecine générale

- WELLVONE (atovaquone)
Infectiologie - Médecine générale - Médecine interne - Pneumologie

- RAPAMUNE (sirolimus)
Immunologie - Médecine générale - Urologie

Gouguenheim par JGL


M. Sylvain Gouguenheim enseigne l’histoire médiévale à l’École normale supérieure de Lyon; il est spécialiste des mystiques rhénans, du savoir et de la pensée au haut Moyen Âge, de la transmission culturelle. De lui, de grands éditeurs ont publié quatre ouvrages : sur Hildegarde de Bingen, les terreurs de l’an mil, les chevaliers teutoniques, les racines grecques de l’Europe chrétienne. Il en prépare un cinquième sur l’histoire des croisades. À la suite, entre autres historiens, de MM. Duby, Le Goff, de Mme Pernoud, il récuse la vision d’un Moyen Âge sombre, obscur, barbare, suite de siècles d’ignorance et de bestialité guerrière ou «âge médian» (dix siècles) entre deux grands moments de la civilisation : l’Antiquité et la Renaissance. Cet historien, qui écrit avec clarté et allégresse, pratique avec talent le libre examen, n’hésitant pas à récuser les idées reçues ou à rejeter les thèses qu’infirment les faits. En bref, c’est un maître qui fait honneur à l’Université française.


(Jean-Gérard Lapacherie)

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lundi 19 mai 2008

L'intifada (permanente) chez George-s



Je prie instamment les lecteurs du blog de Georges de tenter de se retenir (au moins un moment).

(Pour Bernard)

Et voilà !

« N'ayant pas lu Aristote au Mont Saint-Michel je m'en tiendrai là... »


(Il y en a peut-être que ça fait rire…)

Ammio ou pas ammio ?

Un nouve indispensable, incontournable, improbable, bien névidemmentable, mes Chers Combloguistes !!!!


La communauté des mamans et papas éveillés

Jeune maman de 25 ans, mariée, j'ai un petit bout'chou de 20 mois qui s'appelle Jordan, j'ai arrêté de travailler afin de m'en occuper et profiter de le voir grandir!!!!

Elles me rendent marteau.........
Je suis une heureuse maman de deux petites filles carla (4 ans) et Salomé( 6 mois), j'ai pris un congé parental de 6 mois et j'ai entamé un régime (j'ai déjà perdu 9 Kg). Mais depuis une semaine je n'en peux plus j'ai honte de dire cela mais je ne supporte plus les filles. je suis fatiguée et un peu déprimé.
Il est vrai que personne ne m'aide pour m'occuper des filles sous pretexte que je ne travail pas mais je pense que de s'occuper des enfants c'est un job à plein temps, depuis l'accouchement je n'ai fait que deux fois l'amour !!!!
bon je sais que tout cela va passer ce n'est qu'une mauvaise période mais c'est pénible d'être dans cet état d'esprit


(Merci Qui ? Merci Kim !)

Excès de vitesse

PVB, Juliette de la Fuly


Jasmin des poètes

Question aux passantes.


Comment l'écrivez-vous : "seringa" ou bien "seringat" ?



« Il insuffla une légère pluie d'essences (...), l'opopanax, le chypre (...), sur lesquels il juxtaposa un soupçon de seringa. » (Huysmans)

« Les seringats débordaient les clôtures des jardins, envoyaient dans la nuit des bouffées d'odeurs amollissantes. » (Flaubert)

Repères à Cordicopolis


Il y a peu, j'ai passé quelques jours dans une famille où il y avait une télévision. J'ai remarqué à cette occasion qu'il y était essentiellement question de football, qui est vraiment le sujet qui prend le plus de place, et de très loin, si l'on jette sur le poste un regard distrait et intermittent. Mais j'ai aussi constaté que pas une fois, pendant les quelques instants où il m'a été donné de voir les journaux télévisés du 1er mai, je dis bien pas une fois, il n'a été question de l'Ascension. On a eu droit à tous les reportages possibles sur Monsieur et Madame Michu qui "arrondissent leur fin de mois" en vendant des brins de muguet au croisement de la N106 et de la D227, sur "la signification du 1er mai", sur les divers "cortèges sociaux ou politiques", sur les déclarations de tel ou tel "homme politique", mais pas un mot de, ni sur, l'Ascension. 

Je dois dire que j'en ai eu vraiment le souffle coupé. Ai-je rêvé, suis-je mal tombé, ai-je manqué de chance, suis-je un obsédé de la chrétienté, un intégriste moisi, un passéiste abruti ?

Quelque temps plus tard, un lundi, je monte dans ma voiture pour aller faire des courses à la ville, et je m'y rends. Hélas !, morne village, mais où sont-ils donc tous passés, tout est désert, le monde a déménagé pendant mon sommeil, et, faute de télévision, je n'ai pas été prévenu que les humains s'étaient téléportés sur la lune durant la nuit ? 
Mais non, c'était seulement lundi de Pentecôte, et je l'avais oublié… Et moi qui me moquais de mes barbares concitoyens ! 

Dans la même ville, je cherche la sous-préfecture. Je vais à la mairie me renseigner. (Une "sous-préfecture", quand-même, ce n'est pas rien, ce n'est pas la pissottière de la rue Jean Barraqué.) Une charmante dame essaie de m'aider ; elle est pourtant d'ici, depuis toujours, mais la sous-préfecture… Ah oui, ah si, c'est tout près du MacDo ! Vous voyez, le Macdo ? Oui, enfin, je crois, oui. Dans mon esprit de déraciné sans GPS, germe une idée subite : "Ah oui, vous voulez dire qu'elle se trouve tout à côté de la poste ?" "Ah non, non, juste à côté du MacDo, vous ne pouvez pas vous tromper !" Il me semblait pourtant que "le Macdo" se trouvait tout à côté de la poste, mais je n'insiste pas. Je vais où l'on me dit. La sous-préfecture est bien là, en effet. Son bâtiment est adossé à celui de… la poste.

dimanche 18 mai 2008

Aussitôt !

Mr Proper

@Thierry K. : Si nous enlevons les gays de la culture en général et de l'art en particulier, 80% de notre culture et de notre art disparaissent aussitôt.

samedi 17 mai 2008

Les Roses d'Ispahan





Les roses d'Ispahan dans leur gaîne de mousse,
Les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger
Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce,
O blanche Leïlah ! que ton souffle léger.

Ta lèvre est de corail, et ton rire léger
Sonne mieux que l'eau vive et d'une voix plus douce,
Mieux que le vent joyeux qui berce l'oranger,
Mieux que l'oiseau qui chante au bord d'un nid de mousse.

(Mais la subtile odeur des roses dans leur mousse,
La brise qui se joue autour de l'oranger
Et l'eau vive qui flue avec sa plainte douce
Ont un charme plus sûr que ton amour léger !)

O Leïlah ! depuis que de leur vol léger
Tous les baisers ont fui de ta lèvre si douce,
Il n'est plus de parfum dans le pâle oranger,
Ni de céleste arôme aux roses dans leur mousse.

(L'oiseau, sur le duvet humide et sur la mousse,
Ne chante plus parmi la rose et l'oranger ;
L'eau vive des jardins n'a plus de chanson douce,
L'aube ne dore plus le ciel pur et léger.)

Oh ! que ton jeune amour, ce papillon léger,
Revienne vers mon coeur d'une aile prompte et douce,
Et qu'il parfume encor la fleur de l'oranger,
Les roses d'Ispahan dans leur gaîne de mousse !


Charles-Marie René Leconte de Lisle, Gabriel Fauré

vendredi 16 mai 2008

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Renaud Camus, torero de la déculturation

15 mai 2008 Par Antoine Perraud 

Avec mélancolie, amertume et hargne, Renaud Camus, dans La Grande Déculturation (Fayard, 152 p., 15 €), s'en prend aux agents actifs et passifs de l'extinction culturelle, telle qu'il la perçoit en France. Face à l'Autre, jugé comme une menace dans sa grouillante et vulgaire diversité, l'écrivain en vient à prôner l'auto-enfermement salvateur propre au bigorneau spirituel...


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Où trouve-t-on ça ? Mais sur Médiapart, voyons ! Antoine Perraud, le sympathique journaliste de France-Faux-Culture est bien dans son rôle.

Moi de mais…

Murray Perahia

Je parlais du 7e prélude en la majeur de Chopin, en disant que c'était l'élégance-même. Je me trompais. Il est d'une élégance suprême, c'est vrai, mais il est d'abord autre chose, dans sa concision surnaturelle

En revanche, l'opus 67 n°2, de Mendelssohn, joué par Murray Perahia (et j'insiste, joué par lui uniquement, car il s'agit certainement d'une des œuvres pour piano les plus difficiles, il n'est pas de morceau plus dangereux, si l'on veut se ridiculiser…), représente pour moi ce que la musique peut avoir de plus élégant, quand elle est jouée par un tel poète. Et l'élégance, en ce sens-là, est une morale, et peut-être la plus haute qui soit.


jeudi 15 mai 2008

La fatigue des blogs

Bathmologique room



Les livres d'Henry Miller étaient tout en haut du placard de la chambre de ma sœur. Couverture orange. Les cabinets n'étaient pas loin.

mercredi 14 mai 2008

La lumière implacable

L'erreur ne s'épanouit bien qu'à l'ombre de la vérité.
Même le diable, accablé d'ennui, fuit les lieux où les christianisme s'éteint.

Nicolas Gomez Davila

Sauf peut-être en matière strictement scientifique, et alors seulement au sein des sciences dures, un des grands moyens de l'aveuglement, et de l'asservissement de la parole, et de la sujétion de la pensée, c'est l'exigence de vérités pures. Veut-on faire taire un homme et le ridiculiser, il n'est que d'exiger de lui que chacune des propositions qu'il émet et le moindre de ses mots soient strictement exacts en tout point. Veut-on étouffer une idée, empêcher une révélation, obnubiler le dévoilement d'une situation (et les plus évidentes sont les mieux offusquées, quand elles ont la langue contre elle…), il suffit de ne tolérer, en leur expression, aucun raccourci et nulle approximation.
Tous les censeurs savent cela : la vérité n'est pas pure. Elle est stratifiée, mélangée, contradictoire, pleine d'enclaves et d'enclaves dans les enclaves ; et ces enclaves au sein de la vérité sont des faussetés, des contrevérités comme on dit des contre-courants, des vérités de second rayon, qui contredisent la vérité mais n'en sont pas moins vraies et n'en font pas moins partie de son empire. Que dans la transmission des messages on interdise la perte et la déperdition, les malentendus, les approximations abusives du sens par chacune des parties, il n'y aura plus de messages.

Renaud Camus



Là où le christianisme s'éteint, la grande lumière accablante et impitoyable du monde nouveau étend son emprise totalitaire. Le christianisme aimait les ors, les ombres, les couleurs, la plasticité des conversations et la beauté rafraîchissante des femmes qui parlent bas dans un jardin, à l'été. Ces insaisissables statues étaient parfumées, élégantes, désirables de n'être jamais tout à fait là. Des forêts profondes les entouraient, leurs chevelures d'or ou d'ébène, dans lesquelles on pouvait se noyer, ou se retrouver, promettaient la ductilité des histoires fécondes, la caresse douloureuse des voix absentes, et la consolation inlassable. La clarté sans ombre est en train d'aplatir le monde et de le vider de ses dernières musiques. 

Le 25 janvier 1946, sous la direction de Paul Sacher, qui avait commandé l'œuvre au vieux Strauss, les Métamorphoses (composées en 1945) étaient jouées à Zurich. 23 cordes solistes, c'est-à-dire dix violons, cinq altos, cinq violoncelles, et trois contrebasses ! L'équivalent de cinq quatuors à cordes, sans compter les contrebasses. Peu importe l'extraordinaire tour de force, cette écriture en perpétuelle évolution, ces couleurs déchirantes et ces énormes nuages qui passent au dessus de nos têtes. C'est un monde qui s'en va. C'est le temps qui va finir. Ou qui va se transformer radicalement…

C'est simple, nous avions eu l'Art de la Fugue, les derniers quatuors de Beethoven, quelques belles pages de Mendelssohn, et puis voilà. C'est déjà fini. En 1946, Richard Strauss sentait que nous approchions de la fin, et lui seul, sans doute, était capable de nous faire sentir à nouveau toute la beauté du monde, une dernière fois. Ce que nous allions perdre… Nous sommes nés dix ans plus tard, sans comprendre ce qui s'était passé, croyant que le monde était éternel, sans que personne ne nous explique. Il a fallu refaire tout ce chemin, seuls, ouvrir de vieux livres, lire de vieilles partitions, et comprendre qu'entre nos doigts engourdis et malhabiles nous ne pouvions plus rien saisir, plus rien retenir.

Violonistes racés (1)

Par ordre d'apparition à l'oreille :


Isaac Stern
David Oïstrakh
Jasha Heifetz
Ginette Neveu (Lauréate du concours Wieniawski à Varsovie, en 1935, devant David Oïstrakh…)

Les indispensables, pour écouter l'opus 77 de Brahms. Bien sûr, il est pratiquement impossible de choisir (Heifetz est accompagné par le génial Fritz Reiner !), mais si vraiment vous ne devez en posséder qu'un seul, prenez Ginette Neveu, même avec le Philharmonia souffreteux qu'elle a pour l'accompagner. Cette jeune femme (elle n'a pas encore trente ans), qui allait mourir trois ans plus tard, est au sommet de son art. L'entendre prendre la parole, dans ce concerto si viril, sans aucune pose, sans aucune frayeur ni maladresse, est en soi un miracle. Elle trouve immédiatement sa place, elle n'a pas à la trouver, d'ailleurs, tellement on a l'impression que le concerto a été écrit pour elle. Le son n'est peut-être pas aussi beau que celui d'Oïstrakh, mais son jeu, si c'est possible, est plus souverain encore ! Aucun effet inutile, aucun rubato ambigu, aucune concession, elle file, elle dirige, elle va, elle traverse le temps que Brahms lui donne, elle ne montre pas la beauté, elle la précède.

mardi 13 mai 2008

Sans lui !

Je vis à Singapore, je viens rentrer d'un week-end à Bangkok, j'y ai cru... and we are not amused! La vie d'exilé, d'expatrié, vivant souvent en regardant TV5 Asie, m'aurait semblé tellement triste sans Laurent Ruquier.

On ne se rend pas compte !

Les lecteurs et leur écrivain

Je suis tombé un peu par hasard sur le "livre d'or" du site consacré à l'écrivain Nathalie Rheims.

On se frotte les yeux !

Il n'est pas question de juger un écrivain qu'on n'a pas lu, évidemment, mais prendre connaissance de ce que ses lecteurs lui écrivent peut suffire, en revanche, à donner envie de ne pas connaître un auteur, ça, j'en suis convaincu.

Marges

À la connaissance, à la pensée, à la littérature, à l'art, au mode poétique d'habiter la terre, n'appartiennent plus désormais que les marges des marges, les failles du système, ses moments de distraction, le territoire éclaté de ses oublis, qui par chance sont assez nombreux. La culture doit aimer comme la plus sûre de ses alliées, en ce réensauvagement du monde qu'inaugure son effacement, la négligence méprisante où elle est tenue. Au creux dangereux de la décivilisation en cours, parmi la violence que fomente de toute part la coïncidence de soi à soi (qui est précisément ce que de toutes ses forces, de tout son art, elle s'acharnait à prévenir), il lui revient d'exister par surprise, aux heures, aux saisons, dans les cantons et le long des chemins de traverse que les vrais pouvoirs et leurs bandes de sicaires n'auront même pas songé, par dédain de sa faiblesse et par ignorance de ses visages, à débarrasser de ses dernières traces.


(La Grande Déculturation. Renaud Camus)

Bernanos

[...] Il faut acheter de beaucoup d'angoisse un pauvre don de prévoyance qui d'ailleurs ne saurait arrêter, ni même retarder le cours des choses, mais peut servir à libérer certaines âmes. L'important n'est pas d'accélérer ou de retarder le cours des choses, car quel qu'en soit le cours, elles n'écrasent jamais que leurs esclaves : c'est d'aider à maintenir debout un petit nombre d'hommes capables de fierté. Qu'importe, au fond, bonheur ou malheur, puisque l'un comme l'autre accable les imbéciles ou les lâches ? On peut même dire que le bonheur les détruit plus vite, l'Histoire n'est pas faite par les heureux ou les malheureux, les chanceux ou les malchanceux mais par les hommes qui se reconnaissent incapables au cours d'une vie trop courte de distinguer entre le bonheur ou le malheur, décident de les surmonter tous les deux, choisissent de tenir ferme à la place où Dieu les a mis, selon leur lumière et leur conscience.



Georges Bernanos, "Nous retournons dans la guerre...", 1/05/1940.

Richter (2)


12/IV
Enregistrement
Bach
6e Partita en mi mineur
1. Anatole Vedernikov
2. Glenn Gould

La malaise règne. C'est presque toujours le cas avec cette tonalité. Elle m'est hostile et je peux à peine la supporter (ni l'un, ni l'autre interprète n'est en cause).