Parlons sérieusement une minute.
On va arrêter les plaisanteries, les gimmicks branchés plus ou moins réussis, les couillonnades pour enturbanés du Net, les pseudo-délires à quatre bits et demi, les bricolages sympas, les friandises pour adolescents décérébrés. Voici un texte, un texte du grand Philippe Muray, un texte comme on en lit un tous les quinze ans, un texte qui devrait normalement (je veux dire si nous n'habitions pas désormais un monde de dingues qui n'ont plus de vivants que quelques molécules charcutées et dév(it)alisées), qui devrait, dis-je, court-circuiter le réseau, l'emballer jusqu'à l'agonie, cautériser la grande plaie béante qui nous sert de pseudo-monde, un texte qui devrait pulvériser tout ce qui fait semblant de se dire, ici ou là, jusqu'à ce qu'on commence à entendre le grand silence de mort qui nous traverse de toute part. Je me tais. Voici.
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Dieu merci (extraits)Les dernières nouvelles de Dieu ne sont pas bonnes. J'entends le vrai Dieu, je veux dire le mien, non l'un ou l'autre des bouffons démiurgiques plus ou moins excités qui prétendent s'égaler à Lui, et même le surpasser, et convertir tout le monde à coups d'explosions islamiques ou d'amargeddonisme pour obèses américains et véliplanchistes nés deux fois.
J'entends le Dieu du catéchisme de mon enfance, le Dieu de mon père qui se disait agnostique et renanien, le Dieu de ma mère qui laissait dire qu'elle avait la foi du charbonnier. Le Dieu des chrétiens ou des judéos-chrétiens, aujourd'hui surnommés (et plutôt deux fois qu'une puisque c'est par l'ennemi) judéos-croisés. Et, plus exactement encore, le Dieu des catholiques. Le Dieu chrétien-catholique. Catholique dans le sens où cet adjectif est employé pour la première fois par Ignace d'Antioche (mort vers 110) comme synonyme de général ou d'universel, avec une acception à la fois géographique (l'Église partout) et théologique (la vraie Église de Jésus-Christ).
Le Dieu d'une époque où Dieu était déjà mort depuis si longtemps qu'on ne se souvenait même plus de cette mort.
Ce n'est pas, d'ailleurs, que ses nouvelles ne soient pas bonnes ; elles sont exécrables. Jusqu'à présent, on se contentait d'insulter ma religion, de haïr le pape, d'exiger tous les jours de nouvelles repentances pour les méfaits de l'Inquisition et de pousser des cris de corbeaux sur le passage de bonnes sœurs qui n'existent plus. C'était la routine. C'était le bon temps. Mais voilà que Jésus revient, et dans quel état. Saignant, épluché, accusateur, vindicatif, antisémite peut-être (sur ce point les avis sont encore partagés), victime de chez victime en tout cas, sacrifié de chez sacrifié, claquemuré dans la Passion comme dans une prison tautologique sous les fouets à crocs de Mel Gibson, lequel n'est qu'un pauvre en esprit dont tout le monde débat comme s'il s'agissait d'un Père de l'Église, alors qu'il vide carrément le sacrifice de Jésus de sa dimension de mystère fondamental en faisant du Sacrifié une sorte d'envoyé occasionnel et malheureux du Seigneur, non son Verbe ou son principe agissant dans l'histoire humaine. La souffrance du Fils, amputée de la relation de celui-ci au Père comme de sa résurrection corporelle en tant que manifestation concrète de sa volonté salvifique, n'est plus qu'une exhibition et un chantage : c'est le poids de la croix et le choc des marteaux, contre le poids des mots du texte évangélique et le choc du tombeau.
Du tombeau vide.
La religion chrétienne, qui n'a jamais vécu que de l'irreprésentabilité de ce vide, s'en est d'autant plus fortifiée qu'elle a encouragé la prolifération, autour de ce vide, d'images inspirées des épisodes évangéliques, d'autant plus denses, d'autant plus admirables et multiples qu'elles ne tirent leur légitimité que de ce vide irreprésentable et central, de ce gouffre hors-jeu, inintégrable, irréductible à la raison, et qui est aussi un trou dans l'Histoire. Le tombeau vide, parce qu’il interdit les rites funéraires et le culte des morts, ouvre l’histoire des arts, qui est l’histoire des vivants dans leur réalité concréte et leur volonté de jouir de cette réalité. Sans ce trou, sans ce puits à images où résident toutes les promesses de la vie éternelle, la progression du réalisme à travers l'art n'aurait jamais eu lieu, puisque c'est l'irreprésentable de la résurrection qui aura toujours été le garant, la garantie, la caution des avancées successives du représenté et du représentable.
Telles sont les prospérités du vide.
La résurrection, qui est le deuil éclatant de la réalité, se porte caution pour le réalisme de tout le reste. D'où le contresens absolu du film de Mel Gibson, saturé d'un réalisme tellement exagéré qu'il en devient inexistant puisqu'il se dérobe à l'épreuve de vérité de l'irréalisme résurrectionnel.
Contresens également, cela va de soi, mais en sens contraire, le prétendu travail de Mordillat et Prieur, sur Arte, à propos des " origines du christianisme ", qui se donne les apparences de l'expertise la plus sévère quand il ne fait qu'appliquer les vieilles méthodes charlatanesques de la démythologisation éculées depuis Loisy et Gaignebert, ainsi que les pires médecines parallèles de l'ère du soupçon ; et conclut, du haut de sa niaiserie moderne, que le christianisme, en tant qu'aberration historique, n'aurait jamais dû exister. C'est l'arrogance du déconstructionnisme pour débats de Cafés Théo (il y a bien des Cafés Philo). Péguy écrivait que la lutte (" et une lutte mortelle ", précisait-il) n'est pas entre le monde chrétien et le monde antique, mais entre le monde moderne d'une part et, d'autre part, tous les autres mondes, les antiques et le chrétien ensemble, car c'est toujours " la spiritualité qui est poursuivie dans les uns et dans l'autre ", mais jamais dans le monde moderne.
Le moderne ne poursuit jamais que le moderne, autrement dit la mort qui vit une vie humaine, et ne flatte que les intérêts du moderne ; et c'est la raison pour laquelle, une fois encore, je dis que les dernières nouvelles de mon Dieu, qui n'a rien de moderne, ne sont pas bonnes. Il n'y a pas que les gaffes cinématographiques de Mel Gibson et les goujateries télévisées de Mordillat et Prieur. On trouve encore bien d'autres brebis gaffeuses dans le chaos moderne, et bien d'autres goujats dans la maison de mon Père. Il y a ces chrétiens, par exemple, qui croient pouvoir sauver l'héritage spirituel de l'Europe en introduisant le nom de Dieu dans sa frigide Constitution, comme si l'introduction de l'un n'était pas destinée à faire éclater l'autre sur-le-champ. Il y a ces catholiques qui espèrent que les catholiques, stimulés par l'ardeur et par la piété des musulmans, vont enfin se réveiller et remplir les églises comme ceux-ci remplissent leurs mosquées.
Il y a cet Italien dont je préfère avoir oublié le nom qui, dans un livre intitulé Après la chrétienté, concède qu'" à l'heure de la faillite des idéologies et des grands systèmes de pensée " (sous la lune ?), le christianisme " a un véritable rôle à jouer " pour ce qu'il propose " un modèle d'universalité et de laïcité sur lesquelles les sociétés occidentales se sont construites " ; ce qui revient à suggérer au christianisme de faire double emploi avec ce qu'il y a de plus soumis, de plus humanitaire, de plus entartuffé dans le monde d'aujourd'hui, et l'encourager à se confondre avec le protestantisme, cet intégrisme hygiéniste qui imprègne désormais chaque instant de la vie quotidienne européenne et mène campagne pour imposer au reste du monde son despotisme démocratique et anti-discriminatoire au nom de la défense des féministes à roulettes et des minorités sexuelles majoritaires et persécutrices. Le protestantisme qui a déjà si totalement gagné que nul ne se dit plus protestant parce que tout le monde l'est.
Et ce n'est pas fini. Il y a également cette catégorie spéciale d'imbéciles virulents qui, pour en terminer une bonne fois avec Dieu, parlent aujourd'hui de " guerre des dieux ", et mélangent ainsi mon Dieu avec celui de l'ennemi : ils racontent alors que l'écroulement des tours, le 11 septembre, a réveillé les " dieux monothéistes ", lesquels à présent s'entretuent à travers la planète, accumulant les tas de morts et appelant chaque jour les hommes à plus de férocité sacrificielle au nom de la bonté divine.
Ces imbéciles voudraient, du haut de leur foi moderne immodérée dans la science, dans la médecine, dans le principe de précaution, dans les trente-cinq heures, dans le combat contre le harcèlement sexuel, dans la lutte pour le droit de se marier avec une renoncule ou d'adopter un millle-pattes, que l'on bannisse les croyances religieuses.
Et ceux-là, qui ont tout cru, s'indignent des intolérances du passé et dénoncent les crimes jadis commis au nom de la foi, mais se pourlèchent que l'on prépare des lois inquisitoriales destinées à pénaliser les " propos homophobes et transphobes ". Ces imbéciles disent aussi que, pour en finir avec le cannibalisme rivalitaire des " dieux ", il est urgent de remplacer l'imposture de toutes les croyances par le " jaillissement de la vie ", ou encore par un " athéisme résolu et gai ". Mais qui, sinon eux-mêmes, les empêche d'être résolus, jaillissants et gais, ou encore " incroyants enthousiastes " et " partisans d'une éthique joyeusement païenne " comme écrit l'un d'entre eux, je ne sais plus si c'est Onfray, Sallenave, Accursi ou un autre sbire car je les confonds tous ?
La première chose remarquable, chez l'athée résolu, c'est qu'il éprouve tout de suite le besoin maladif d'ajouter qu'il est joyeusement gai, radieusement réjoui, rempli d'enthousiasme allègre et de jubilation rayonnante, comme si on pouvait en douter. La seconde chose remarquable, chez l'athée gaiement résolu, c'est la gueule triste de sa prose bâclée, de ses phrases démoralisées, de sa langue grise et dépressive. L'athée joyeusement gai voudrait bien imposer à tous sa gaieté joyeuse, mais il est déjà incapable de la communiquer à son propre style. Il devrait commencer par euphoriser devant sa porte, mais il n'y pense même pas. Il ne voit pas que le plat sanglot de son style ne trahit que le ressentiment et l'esprit de vengeance qui sont à l'œuvre derrière son enthousiasme athée joyeusement païen et laborieusement incroyant.
Cet esprit de vengeance et ce ressentiment sont apparus dans leur plénitude à la faveur de l'affaire dite du voile islamique lorsque, sur fond d'hyperterrorisme et de chaos irakien, le joyeux athée plein de gaieté, faisant semblant de vomir avec une scrupuleuse (mais joyeuse) équité les trois " religions du Livre " comme il dit, mais n'en ayant en fait que contre la catholique, s'est mis à brailler à leur éradication en appelant celle-ci hypocritement (mais gaiement) privatisation. On n'a plus compté, dès lors, les articles réclamant dans une surenchère farcesque et concurrentielle (mais toujours joyeuse, enthousiaste, résolue, gaie), au nom des " valeurs émancipatrices de la République ", la suppression des jours fériés basés sur des fêtes catholiques, la suppression du concordat en Alsace et Moselle, la suppression des aumôneries dans les collèges et lycées d'externat, la suppression des subventions publiques aux écoles privées. Il arrive même que l'on voie l'athée joyeux exiger avec gaieté que se taisent enfin les cloches des églises. Ce qui est arrivé concrètement en janvier dernier dans une petite commune proche de Douai où une famille, grâce à un recours devant le tribunal administratif, est parvenue à faire taire le carillon de l'église décrété " nuisance sonore ". Et ainsi cette famille moderne, incapable même de se rendre compte que sa cité-dortoir était déjà depuis longtemps une paroisse morte, a-t-elle réussi à la transformer en cité-mouroir. À son image et ressemblance.
Que de suppressions. Que de passion de la suppression. Que d'illusions. Que de croyances naïves en la possibilité d'un monde enfin heureux et libéré parce qu'il serait zéro catholique. Que de pauvre haine se montrant sans le vouloir comme on montre son cul par inadvertance. À cette même occasion de l'affaire du voile (et je me demande toujours pourquoi on ne parle jamais de la vapeur), les militantes d'un certain Collectif national pour les droits des femmes crurent bon de pondre dans Libération leur œuf : " Aujourd'hui, écrivirent-elles, il ne faut pas moins mais plus de laïcité. " Et elles ajoutaient : " Proposer cela, ce n'est pas remettre en cause le droit d'exercer son culte. C'est considérer que l'engagement religieux est une affaire privée. "
La soudaine passion pour le privé du joyeux ou de la joyeuse athée, plein ou pleine de gaieté, est un phénomène neuf en Europe, où ce joyeux et cette joyeuse athées nous imposent plutôt d'ordinaire l'étalage de leur amour dément pour le public tous azimuts et l'exhibition obligatoire. Mais c'est qu'ils réservent le placard du privé aux religions, tout spécialement à la catholique, et réclament la plus grande lumière pour le reste. Et quand ils et elles répètent à tout bout de champ que la religion est une " affaire privée " qui doit se garder de revêtir un caractère " ostentatoire " ou " ostensible ", il faut se souvenir que, dans leur esprit, si tant est qu'ils en aient un, est seul vivant, donc moderne, ce qui est ostensible ou ostentatoire, c'est-à-dire ce qui accède de gré ou de force aux éclairages de la sphère publique, que ce soit sous les kalachnikov de la " transparence " ou par des coming out spontanés. Le reste n'existe tout simplement pas.
C'est ainsi que, dans le temps où rien ne serait plus attentatoire aux nouvelles bonnes mœurs que des homosexuels, par exemple, qui n'afficheraient pas leur " orientation sexuelle " en public, rien non plus ne serait davantage attentatoire aux dites nouvelles bonnes mœurs que des croyants qui s'avoueraient publiquement croyants au lieu de le faire en silence, à l'abri des regards, derrière des portes bien fermées, si possible dans une caverne obscure. Que triomphe publiquement le vacarme des raves, et que se taise le carillon du clocher : tel est le nouvel évangile pervers (la perversion, à l'opposé de la névrose, est une usine à externaliser) de tous ceux et celles qui exaltent leur propre indiscrétion et prêchent leur exhibitionnisme comme un nouvel évangile. Tels sont les diktats de la vraie religion exhibitionniste universelle et révélée qui a l'obscénité de la confidence forcée comme morale, la pornographie publicitaire comme exercice spirituel, le déshabillage marchand comme économie et comme transcendance.
Telles sont aussi, en résumé, les dernières nouvelles de Dieu. Le vrai, une fois encore. Le Dieu de la théologie et de ma première communion, puis de mes premières lectures de Bernanos, Bloy, Mauriac ou Julien Green. Et de quelques autres qui ne me paraissent pas moins catholiques, Balzac, Molière, Flaubert, Corneille. Surtout Molière, à cause de Don Juan, damné non pour donjuanisme mais parce qu'au tournant de son cinquième acte il se transforme en dévot, c'est-à-dire en homme de Bien, c'est-à-dire en Tartuffe, c'est-à-dire en malfaisant moderne, en escroc humanitaire, en manipulateur de gauche, ce qui lui vaut d'être précipité dans le feu de l'enfer. Le Dieu des processions et des reposoirs. Le Dieu des Fêtes-Dieu qui traversaient tout le village dans des pluies de pétales de roses sans que les athées y trouvent encore judiciairement à redire. Le Dieu de la liturgie et de l'Histoire. Le Dieu historique de l'incarnation. Le Dieu qui s'historicise par son passage sur terre, en un point déterminé du temps et de l'espace, nouant le spirituel et le charnel, la chute et la rédemption, la raison et la foi, le premier et le deuxième Testament, la première et la deuxième Loi, la première et la deuxième Alliance. Le Dieu du Vendredi saint, de l'annonce du Royaume, du sacrement du baptême, des cheminements de la grâce, de l'institution de l'Eucharistie, de la mort vaincue. De la résurrection, comme une aube immense et définitive.
Le Dieu de la littérature, car longtemps je n'ai guère séparé la littérature, surtout la romanesque, du catholicisme, et sans doute ai-je du mal, encore aujourd'hui, à les séparer (je ne vois d'ailleurs pas pourquoi j'essaierais). Le Dieu de la littérature, c'est-à-dire de cet art où la tragédie (Dieu sans l'homme) et la comédie (l'homme sans Dieu) s'entrecroisent dans une dialectique qui n'aurait jamais été mise en mouvement sans le Dieu qui se fait homme. J'ai aimé la façon qu'avaient Mauriac ou Green de mettre la grâce dans des situations impossibles, de lui faire courir mille aventures périlleuses par les chemins tordus des " royaumes de ce monde ", entre la " puissance et la gloire " que le diable avait offertes au Christ parce qu'elles lui avaient été abandonnées, et que le Christ a refusées.
Mais les écrivains n'ont pas les moyens de refuser les royaumes de ce monde, c'est-à-dire la société, c'est-à-dire les propriétés du Prince de ce monde. Ils ne peuvent que les arpenter et les décrire, ces propriétés, de la cave au grenier, avec leurs habitants et leurs mystères, leurs portes qui débouchent sur on ne sait quoi, cet escalier qui s'enfonce dans une obscurité sans fin, ces gestes incompréhensibles, ces bonnes intentions qui produisent des désastres et ces mauvaises intentions qui déclenchent des horreurs, ces surfaces glissantes, ces choses qu'on devine là-bas en train de se mouvoir avec des projets indéchiffrables, nœud de vipères de la possession satanique ou rachat mutuel des fautes dans la communion des saints (ou les deux ?). Ils sont condamnés à l'expérience sensible, au réel comme néant, au néant comme réel. Tout au plus peuvent-ils, de temps en temps, s'approcher des rideaux et se demander si c'est un serpent ou un ange qui se cache là derrière ; puis ouvrir la fenêtre, un instant, et laisser entrer le ciel.
S'il n'y avait pas de péché originel, il n'y aurait pas non plus de vie quotidienne et tout serait confondu. Il n'y aurait jamais eu de division des sexes. Il n'y aurait pas eu de sexes du tout. Le temps et le manque n'existeraient pas. Dieu ne se distinguerait de rien, pas même de Mammon, qui n'aurait jamais eu lieu d'être. L'inscrutable Divinité remplirait, à la Parménide, une totalité elle-même insondable. Dieu ne se distinguerait même pas de Dieu. Il y aurait de l'Être, mais pas quelque chose parce qu'il n'y aurait que de l'Être ; et il n'y aurait personne pour se demander pourquoi il n'y a que de l'Être plutôt que quelque chose. Si le dogme de la Trinité, c'est-à-dire l'égalité consubstantielle du Père et du Fils, desquels procède le Saint-Esprit comme d'un unique principe et d'une unique spiration, n'avait pas imposé l'étrange folie de son dialogue perpétuel, personne ne se parlerait et les romans n'existeraient pas. S'il n'y avait pas eu la confusion babélienne des langues, nous ne saurions rien de la durée, de la contradiction, du conflit et des subtilités de la dialectique. Le bon grain et l'ivraie n'auraient pas cru ensemble, ni les civilisations et la barbarie, ni la grâce et la passion, ni la vertu et les vices, ni le péché et le repentir. S'il n'y avait pas eu le Purgatoire, substantivé et spatialisé au XIIe siècle, après n'avoir été longtemps qu'un adjectif (les " peines purgatoires "), puis devenu vérité de foi à partir du XIIIe et dogme au XVe, la mort serait moins incertaine et les choix plus binaires. Entre Enfer et Paradis, il n'y aurait pas de troisième chance. Il n'y aurait, pour cette raison aussi, jamais eu de romans puisqu'il n'y aurait pas de société dans la mesure où il n'y aurait pas de place, à côté du péché mortel, pour le péché véniel, c'est-à-dire pour les neuf-dixièmes de ce que sont et de ce que font les individus. S'il n'y avait pas l'Église visible, écho de Dieu fait homme dans son Fils, pour répandre en tous temps et tous lieux l'œuvre divine du salut par les sacrements et la vérité divine par son enseignement doctrinal, il n'y aurait tout simplement pas d'intérieur et d'extérieur, de sujet et d'objet, d'individuel et de collectif, de passé et de présent, d'intime et de public, d'homme et de femme, d'autre et de même. Il n'y aurait que l'indifférenciation, en faveur de laquelle les sociétés modernes conspirent de mille manières parce qu'elles veulent, contre Dieu, la mort qui vit une vie humaine.
Sans Dieu, ce monde serait moins drôle puisque je ne pourrais pas m'appuyer sur Lui pour entreprendre de le ridiculiser et de le détruire.
Philippe Muray - Moderne contre Moderne
Exorcismes spirituels IV
Merci Roland !